ARMES A SOUS- MUNITIONS
Véritable
cancer du champ de bataille, les armes à sous-munitions tuent davantage après
la fin des combats que pendant ceux-ci. Elles déciment les civils, comme les
paysans qui cultivent leur terre, et trop souvent les enfants. Ce constat,
rares sont les pays qui le contestent. Mais rares aussi sont ceux qui
veulent s'engager vers une interdiction totale des sous-munitions.
La
France a la réputation de faire preuve d'une certaine retenue s'agissant de
l'utilisation des sous-munitions, mais l'attitude pusillanime dont elle a fait
preuve lors de la récente conférence de Genève sur les armes classiques, s'est
confirmée, mercredi 20 décembre, à l'occasion de la publication du rapport
d'information sur les sous-munitions, rédigé par les sénateurs Joëlle
Garriaud-Maylam (UMP, Français établis hors de France) et Jean-Pierre Plancade
(PS, Haute-Garonne).
Les
deux parlementaires ont dû composer avec la volonté du ministère de la défense
de ne pas "décider de se priver de certaines armes ou de s'en restreindre
les possibilités d'utilisation", comme l'a expliqué le sénateur Roger
Romani (UMP, Paris). "Certaines personnes au sein du ministère de la
défense ont pris peur, il y a eu un blocage de principe, et des consignes",
analyse un proche du dossier.
Plus
de 70 Etats posséderaient aujourd'hui des armes à sous-munitions (bombes
d'aviation, obus et roquettes). Cela représenterait un stock de quelque 4
milliards d'engins explosifs, dont la particularité est de ne pas toujours
exploser au moment de leur impact : le taux d'échec dépasse 23 % pour les
roquettes M-26 des lance-roquettes multiples (MLRS) américains, qui dispersent
644 grenades M-77.
La
France "peut difficilement être considérée comme ayant alimenté le trop
lourd bilan humanitaire de l'utilisation des armes à sous-munitions",
reconnaissent les rapporteurs. L'armée française a détruit son stock de bombes
à sous-munitions Belouga, tout en conservant le missile antipiste Apache, et
surtout le lance-roquettes multiple (LRM) utilisant la roquette M-26 (qui
équipe deux régiments), ainsi que l'obus d'artillerie à grenades (OGR).
LANGAGE TIMORÉ
A
Genève, la France ne s'est pas associée aux 25 Etats souhaitant interdire
l'usage d'armes à sous-munitions dans les zones civiles. Contrairement aux
Etats-Unis, à la Chine, la Russie, l'Inde et au Pakistan, elle a signé la
convention d'Ottawa sur l'interdiction des mines antipersonnel, et elle ne veut
pas baisser unilatéralement sa garde en demandant l'interdiction totale des
sous-munitions.
Le
rapport de Mme Garriaud-Maylam et de M. Plancade adresse des recommandations
prudentes aux responsables gouvernementaux. "La France, écrivent-ils, doit
continuer à toujours mieux concilier impératifs militaires et impératifs
humanitaires." Ce langage timoré s'explique à la lumière des pressions qui
se sont exercées sur les rapporteurs, dont l'intention initiale était de
demander à la France de pratiquer un leadership humanitaire en rejoignant le
groupe des pays favorables à une interdiction totale.
Au
Sénat, les sénateurs Roger Romani et Charles Pasqua (UMP, Hauts-de-Seine) se
sont employés à atténuer des conclusions susceptibles de bouleverser un statu
quo qui satisfait les responsables militaires. "Vous n'avez pas à donner
des injonctions à la défense française !", a lancé M. Romani aux deux
sénateurs.
A
Handicap International, la déception est grande. "Ce rapport entérine la
position traditionnelle de la France. En dépit de la guerre du Liban, il n'y a
aucune avancée, aucun calendrier de retrait, aucune promesse", constate sa
porte-parole, Marion Libertucci. C'est aussi le sentiment de Joëlle
Garriaud-Maylam. "Comme la montagne a accouché d'une souris, je me demande
si je n'ai pas failli à ma mission", regrette-t-elle.
Laurent Zecchini
Article paru dans l'édition du Monde du
21.12.06